Ghosts in the PIANO 

L’effet larsen comme partenaire musical 

Partie 1 - Hiver-printemps 2025 - Esprit artistique, es-tu là ?

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Tom Gurin, Can you see me (V1)

Expérimentations : janvier-avril 2025
Enregistrement : mai 2025

Piano,
Colin Toniello et Johann Vacher

Composition et régie son,
Tom Gurin

Johann Vacher, Improvisation

Improvisation utilisant le set-up imaginé par Tom Gurin

Enregistrement : mai 2025

Improvisation au piano,
Johann Vacher

Régie son,
Tom Gurin

Tom Gurin, Can you see me (V1)

Johann Vacher, Ghosts in the Piano, Improvisation n°1

Au premier semestre 2025, le compositeur américain Tom Gurin a développé un système permettant de générer un effet larsen expressif et dynamique à l’intérieur d’un piano à queue. Le dispositif combine un pick-up de guitare électrique, un amplificateur et un transducteur placé sur la table d’harmonie ou sur le cadre métallique de l’instrument. En collaboration avec le pianiste Colin Toniello, Tom et moi avons mené une série d’expériences qui ont abouti à la création de Can you see me, une œuvre de Tom pour deux interprètes et piano amplifié. Dans cette pièce, les deux interprètes n’utilisent que des techniques étendues — sans jamais jouer une seule note au clavier.

Souhaitant prolonger le concept de Tom, j’ai poursuivi nos explorations à travers une série d’improvisations examinant les interactions possibles entre l’effet larsen et le jeu au clavier. Au fil de ce processus, nous avons compris que le comportement de l’effet larsen — cette entité artificielle qui, comme l’a observé Robert Ashley, est « le seul son intrinsèque à la musique électronique » (Holmes 2008, 185) — résiste au contrôle humain. Son émergence depuis le système d’amplification révèle un monde caché, complexe, éphémère et instable. Nos expériences nous ont conduits à poser la question suivante : de quelles manières l’effet larsen dans un piano à queue peut-il fonctionner comme un agent musical non humain, influençant les processus de composition et d’interprétation ?

Collaborer avec l’écosystème de l’effet larsen produit dans un piano à queue revient à entrer dans une forme de négociation : une pratique compositionnelle fondée sur l’improvisation, qui exige de l’interprète une écoute et une adaptation en temps réel. Tom et moi créons ainsi une musique qui ne peut jamais se reproduire à l’identique, s’évanouissant au moment même où elle se manifeste — une forme de collaboration avec des fantômes.

Le piano, lui aussi, est hanté : par le répertoire écrit pour lui et par les attentes véhiculées par l’instrument. En réduisant le clavier au silence, Tom a transformé le piano en un espace vierge, mettant l’accent sur l’émergence des fantômes artificiels de l’effet larsen. Mes improvisations visent au contraire à relier ces fantômes électroniques aux fantômes de l’histoire du piano : rémanences d’harmonies, souvenirs de gestes compositionnels, traces à peine devinées d’œuvres oubliées. En m’autorisant à prolonger son travail par mes propres improvisations, Tom a également invoqué un dernier fantôme : l’art d’interpréter une œuvre en l’enrichissant par un prélude improvisé, des cadences ou des variations — une pratique disparue qui, peut-être, mérite de revenir hanter l’interprétation de la musique contemporaine.

Partie 2 - Printemps 2026 - À la recherche des meilleurs médiums

Tom Gurin, Can you see me (V2)

Expérimentations : mars 2026
Enregistrement : mars 2026

Piano,
Johann Vacher

Composition et régie son,
Tom Gurin

Tom Gurin, Can you see me (V2)

Au printemps 2026, Tom Gurin et moi-même avons souhaité prolonger notre premier projet. Nous avons travaillé à une transcription de sa pièce pour un seul pianiste-performer, chargé d’assumer à la fois le rôle autrefois dévolu à Colin — l’exploration du plan de cordes à l’aide d’un microphone — et celui qui m’était attribué : le maniement du transducteur ainsi que l’activation des cordes et de la table d’harmonie. Nous sommes donc partis de cette idée de réduction du nombre d’agents, avec un unique humain entrant en interaction avec le système d’amplification à travers le piano. Parallèlement à cela, Tom a complexifié le dispositif en ajoutant un second microphone ainsi qu’un deuxième transducteur. Chacun des microphones excite les deux transducteurs : l’un placé sur la table d’harmonie, l’autre sur le cadre en fonte du piano. Cette configuration multiplie les possibilités de mise en vibration de l’instrument et favorise l’apparition de larsens.

Afin d’adapter la pièce à cette nouvelle configuration, nous avons expérimenté différentes stratégies dans l’élaboration de la partition. Dans un premier temps, Tom a imaginé un texte reposant sur des objectifs précis : atteindre telle ou telle hauteur, la maintenir pendant un certain temps, obtenir un second son, faire varier l’intensité entre les deux, etc. Cette approche présente l’avantage de fournir des consignes claires à l’interprète, mais elle nécessite de définir avec précision les règles du jeu : combien de temps accorde-t-on à la tentative d’atteindre un objectif ? Que faire si celui-ci n’est jamais réalisé ? Surtout, lorsque la pensée de l’interprète est entièrement focalisée sur la réussite ou l’échec d’une tâche, son attention se porte moins sur les multiples phénomènes sonores susceptibles d’émerger. Il en résulte une perte dans l’interaction musicale avec les fantômes de larsen. Nous avons donc abandonné cette première piste.

Tom a alors retravaillé la partition en y intégrant davantage d’ouverture à l’écoute et à l’imprévu. Il a structuré la pièce en grandes sections fondées sur différentes stratégies de collaboration avec ce partenaire musical non humain. Dans un premier temps : le suivre. Je crée des boucles de rétroaction dans le piano et cherche à reproduire au clavier les hauteurs entendues. En nourrissant le feedback par la frappe des cordes, celui-ci peut être stimulé et faire émerger de nouvelles hauteurs, que je tente à leur tour d’imiter, dans un jeu de miroir où les fantômes de larsen mènent la danse. Puis, Tom m’a demandé d’entrer en négociation avec celui-ci. Au lieu de reproduire strictement sa proposition, je peux la transformer en mettant en vibration des hauteurs adjacentes, ce qui déstabilise davantage la boucle de rétroaction. Enfin, le compositeur a souhaité que j’entre en conflit avec les fantômes de larsen, en introduisant de grandes ruptures dans le son, alors que les phénomènes sonores étaient jusque-là caractérisés par leur continuité.

Au-delà des possibilités d’interaction entre acteurs humains et non humains, Tom a également pensé la forme globale de la pièce, en travaillant les durées relatives des grandes sections, les nuances générales, ainsi que l’alternance entre les différents outils musicaux à disposition : jeu au clavier ou sur les cordes, utilisation d’un ou de deux microphones, etc. Bien entendu, le détail de la réalisation reste à la discrétion du performer, le seul apte a réagir en temps réel aux sons parfois inattendus provenant du piano amplifié. Par ailleurs, Tom a directement intégré l’improvisation à l’écriture même de la pièce, en réservant des espaces qui leur sont consacrés. Enfin, ma propre manière de prolonger l’écriture a elle aussi été conceptualisée, avec la possibilité d’ajouter une section libre à la fin de l’œuvre, si — et seulement si — le système continue de produire des sons au moment où le performer repose les microphones. Cela n’a pas été le cas lors de l’enregistrement présenté ci-dessus, mais s’est produit à plusieurs reprises au cours des répétitions. J’aime en tout cas l’idée que ce prolongement ne soit pas imposé par ma seule volonté, mais qu’il provienne, une fois encore, de la collaboration entre compositeur, interprète et fantômes de larsen au sein d’un piano à queue amplifié.

À l’issue de cette résidence de recréation, nous avons présenté la pièce lors de la European Platform for Artistic Research in Music (EPARM), organisée cette année à Oslo, en avril 2026, autour de la thématique : “Alone Together”: Exploring Dimensions of Interdependence and Cooperation.