Vertical limit
Jouer sur le piano vertical de concert M470i de David Klavins
ENREGISTREMENTS DE 2025
- Franz Liszt,
Ave Maria – die Glocken von Rom
- Lili Boulanger,
Trois morceaux
- Henry Cowell,
The Tides of Manaunaun
- Jacques Charpentier
Etudes Karstiques, livre I
Mânavati
Vânaspati
Piano,
Johann Vacher
Ingénieur du son,
Reinis Bagāts
Edition,
Samuel Albert
Avril 2025, Ventspils, Lettonie.
Mais que diable suis-je donc venu faire dans ce port pétrolier balayé par le vent de la Baltique ? Après plusieurs heures de bus depuis Riga, la capitale du pays, me voilà devant la Latvija Koncertzāle. Je suis venu ici pour rencontrer un piano : le M470i de David Klavins, qui est, à ma connaissance, à l’heure où j’écris ces lignes, le plus grand piano droit du monde. Quatre mètres soixante-dix de hauteur, plus d’une tonne de bois et d’acier. Il ne repose même pas sur le sol : il est intégré directement dans le mur de la salle de concert. Pour atteindre le clavier, il faut grimper un escalier jusqu’à une plateforme suspendue plusieurs mètres au-dessus de la scène. À ce moment-là, malgré tous les enregistrements écoutés et les discussions préalables avec d’autres artistes l’ayant joué, je n’ai aucune idée de la sensation qu’on peut avoir au contact de cet instrument. Et c’est précisément pour m’en faire une idée personnelle que je suis là.
Dans le cadre de ma recherche doctorale, je travaille depuis plusieurs années sur les formes d’amplification du piano, dans la mécaniques, l’électronique, mais aussi dans le geste et la perception. J’ai déjà expérimenté des instruments atypiques, notamment le piano Opus 102 de Stephen Paulello. Mais le M470i représente autre chose encore : un piano pensé contre un certain nombre de standards modernes de la facture instrumentale. C’est un piano de concert vertical et à cordes parallèle, deux caractéristiques abandonnées depuis longtemps par les principales marques de piano. Il est doté uniquement de la pédale forte, celle qui relève l’ensemble des étouffoirs. Un dispositif amovible est cependant prévu par David Klavins pour apposer manuellement une bande de feutre entre le marteau et les cordes.
Le premier contact avec le M470i n’est pas celui d’un piano plus grand ou plus puissant. C’est celui d’un instrument qui « résiste ». Depuis la plateforme de jeu, le son ne se comporte pas comme sur un piano de concert traditionnel. Une partie importante de la vibration semble partir ailleurs, vers la salle. Les basses résonnent physiquement sous les pieds, faisant vibrer toute la structure. Certains équilibres deviennent difficiles à contrôler, et la mécanique de piano droit impose des ajustements techniques. Très vite, j’ai compris que mon projet ne pouvait pas consister à vérifier si le M470i était compatible avec le répertoire que j’avais apporté. Il fallait au contraire découvrir ce que cet instrument acceptait, favorisait… ou refusait.
Le temps disponible était extrêmement limité : trois soirées seulement avec le piano, dont une consacrée à l’enregistrement. J’ai donc préparé mon séjour comme une sorte de laboratoire expérimental. J’ai choisi des œuvres issues de style très différents afin de tester plusieurs hypothèses :
- la gestion de la polyphonie,
- le comportement des masses sonores,
- la résonance,
- la singularité des registres,
- ou encore la virtuosité sur une mécanique de piano droit.
Certaines pièces se sont imposées immédiatement. D’autres ont dû être abandonnées après quelques essais seulement. Sur certains morceaux romantiques, notamment dans l’aigu, je sentais que le piano révélait brutalement les limites de mon contrôle du legato. À l’inverse, des œuvres fondées sur la résonance, les graves ou les grands espaces sonores prenaient une ampleur inattendue. Progressivement, mon rapport au répertoire s’est inversé : je ne cherchais plus à faire entrer le piano dans les œuvres, mais à laisser les œuvres être transformées par le piano.
Le jour de l’enregistrement, j’ai rencontré David Klavins, qui m’a emmené visiter sa manufacture de Kuldīga, à une cinquantaine de kilomètres de Ventspils. Ce qui m’a frappé chez lui, ce n’est pas seulement l’ambition spectaculaire de ses instruments, mais la cohérence de sa pensée. Klavins ne construit pas ses pianos pour seulement résoudre des défis techniques. Il veut réaliser son propre idéal sonore, avec des instruments conçus pour magnifier la musique de Bach et favoriser la résonance, l’écoute. Ses pianos ne cherchent pas à être neutres, ils assument au contraire une identité très forte. Et c’est peut-être cela que cette expérience m’a appris : un instrument n’est pas seulement un moyen de produire du son. Il agit sur la musique elle-même : il la colore, lui résiste, suggère certaines directions plutôt que d’autres.
Avant ce voyage, j’associais encore partiellement l’idée d’amplification à une augmentation quantitative : davantage de puissance, davantage de projection sonore. Le M470i, piano aux dimensions amplifiées, m’a obligé à déplacer cette définition. Ce que ce piano amplifie avant tout, c’est l’écoute. Il amplifie les différences entre registres, la perception de la résonance, la conscience du geste, le rapport physique à l’espace. Selon l’endroit où l’on se trouve dans la salle, le piano semble presque devenir un autre instrument.
En quittant Ventspils, j’ai tout de suite eu envie de revenir. Non plus seulement pour enregistrer des œuvres existantes, mais pour développer des projets spécifiquement pensés pour cet instrument : improvisations, compositions, techniques étendues, travail sur la vibration de la structure elle-même. Depuis ce séjour en Lettonie, je regarde aussi mon propre piano différemment : je le connais, je sais quel son je peux en obtenir et comment y parvenir. Je me surprends à penser qu’il m’obéit … peut-être un peu trop.
Je remercie David Klavins pour sa disponibilité et sa gentillesse lors de notre rencontre.
Je remercie également l’équipe de la Latvija Koncertzāle pour m’avoir laissé accéder au piano.
Je remercie enfin Reinis Bagāts et Samuel Albert pour leur participation aux enregistrements.