SOS (in) ambisonics

Réinterprétation de …..sofferte onde serene… de Luigi Nono pour Disklavier et dôme ambisonique

Partie I - août-octobre 2025 - Nono dans l'espace

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Johann Vacher / Benjamin Gueit,
Version sonore de
SOS (in) ambisonics 

Composition : août 2025
Performance : octobre 2025

Piano et conception du projet,
Johann Vacher

Réalisation de l’informatique musicale et co-création,
Benjamin Gueit

Avec le suppport de la HEM Genève (Gilbert Nouno, David Poissonnier) 

Préambule

..… sofferte onde serene … est une pièce emblématique du répertoire pour piano et bande, écrite au milieu des années 1970. Pour créer cette œuvre, le compositeur italien Luigi Nono s’est appuyé sur des d’enregistrements de fragments pianistiques improvisés par son compatriote Maurizio Pollini, réalisés d’après des esquisses préliminaires. Aux combinaisons de hauteurs d’ajoutent des éléments plus bruités, tels que des coups du plat de la main sur le bois de l’instrument, ou encore le son de l’enfoncement brusque de la pédale forte. Retravaillés en studio, ces fragments ont donné naissance à une bande de 14 min environ, avec laquelle la partie de piano live entre en dialogue. Selon les mots de Nono, il n’y a cependant « ni contraste, ni contrepoint » : le piano live et le piano enregistré sont deux facettes d’une même réalité sonore, s’amplifiant mutuellement. La musique, faite de silences, d’accélérations-décélérations et de points d’orgue, invite à une écoute profonde et attentive de la résonance. La rareté des indications de synchronisation entre la bande et le piano live — seulement huit repères en quatorze minutes — laisse une grande marge d’interprétation, chaque exécution offrant un éclairage renouvelé sur la relation entre les deux pianos.

La bande est commercialisée dans une version intégralement mono (une seule piste), alors que nous savons que Nono a fait la création en utilisant une bande contenant des épisodes en stéréo (deux pistes diffusées depuis deux sources), ce qui permet de spatialiser le son. La spatialisation occupe à cette époque une place de plus en plus importante dans la création de Nono : celui-ci aime interroger les caractéristiques acoustiques d’un lieu au moyen de l’électronique. Pour ce faire, il pointe les haut-parleurs dans des directions inhabituelles, par exemple vers les murs ou le plafond. Il demande par ailleurs à ses interprètes de se déplacer dans l’espace et de réagir, par l’improvisation, à ce que leur renvoie la salle de concert : c’est le concept « d’écoute spatiale », qui irrigue son œuvre dans les années 1980.

En tant que pianiste, ma frustration est de ne pas pouvoir bouger dans l’espace pour m’emparer de cette écoute spatiale : une fois installé, le piano reste immobile, et la réponse de la salle demeure constante. Pourtant, une technologie, encore balbutiante du vivant de Nono, permet aujourd’hui de recréer virtuellement cet espace mouvant : l’ambisonie, un ensemble hémisphérique de haut-parleurs entourant la salle. Grâce à elle, il devient possible de dessiner des trajectoires sonores sur la surface du dôme, mais aussi de simuler des acoustiques contrastées, de la chambre sèche à la cathédrale. La Haute École de Musique de Genève dispose dans sa Blackbox précisément d’un tel dispositif, auquel s’ajoute un Disklavier Yamaha — un piano acoustique capable de communiquer avec un ordinateur et d’être actionné à distance par ce dernier. Cet environnement constitue le terrain idéal pour tenter une réinterprétation de la pièce de Nono en intégrant ses recherches ultérieures.

Description du système ambisonique de la Blackbox de la HEM Genève :
– Quatre couronnes concentriques de haut-parleurs.
      La couronne la plus éloignée du piano est la plus basse
      La couronne la plus proche du piano est la plus haute
– Quatre subs placés aux angles de la pièce (carrés bleu foncé)
– Ajout d’un haut-parleur sous le piano

Recherche

En août 2025, avec le compositeur et réalisateur en informatique musicale Benjamin Gueit, j’y ai mené une résidence de recherche centrée sur trois objectifs : spatialiser la bande originale, modifier l’acoustique de manière à influencer mon interprétation du piano live, générer depuis le Disklavier une nouvelle bande sur laquelle je puisse improviser en retour. Pour préparer ce travail, j’ai étudié en profondeur l’œuvre de Nono, notamment les analyses de Paulo de Assis, afin de m’approprier sa structure et ses matériaux. Dans la Blackbox, nous avons décidé de placer le piano au centre du dôme, position d’écoute privilégiée. L’ajout d’un haut-parleur sous le piano nous a même permis de créer des trajectoires sonores non seulement sur, mais aussi dans le dôme — possibilité normalement inaccessible en ambisonie.

Pour bâtir cette réinterprétation, nous avons découpé la pièce en trois grandes parties, précédées d’une introduction. Cette dernière prend la forme d’une installation sonore immersive, qui présente des éléments de la pièce à venir ainsi que les caractéristiques de l’espace (ambisonie tout autour – piano au centre) : dans la pénombre, quelques sons graves, isolés et transformés depuis la bande originelle de Nono, sont diffusés depuis des points dispersés. Je me déplace librement parmi eux, m’imprégnant de leurs sonorités, avant de rejoindre le piano. Lorsque je m’assois, la lumière s’affirme et la bande se déclenche, amorçant ….sofferte onde serene…

La première partie – du début de la bande jusqu’au climax compris – explore la spatialisation et les transformations acoustiques. Je n’ai pas modifié la partie de piano live, si ce n’est que je la joue intégralement de mémoire pour répondre plus finement à l’espace sonore. Cette posture me place dans un état de semi-improvisation, profondément ancré dans le texte, mais ouvert à de légères variations qui renforcent mon écoute des phénomènes sonores environnants.

La deuxième partie – qui prend sa source immédiatement après la fin du climax et s’étend jusqu’à la fin de la « réexposition » – renouvelle la partie de piano live tout en conservant la bande de Nono. Je commence par quitter le clavier pour jouer dans les cordes, geste symbolique marquant mon éloignement progressif du texte originel. Suivant une idée de Benjamin, j’ai réenregistré au Disklavier la bande de la réexposition en la reprenant d’oreille : cela nous permet de la diffuser directement depuis le piano, comme si le fantôme de Pollini se mettait à jouer. De retour au clavier, j’entre alors en duo avec l’ordinateur, alternant réponses, anticipations, et improvisations sur des matériaux issus de Nono, tandis que quelques événements saillants sont projetés dans l’espace.

La troisième partie est celle de la disparition. Tandis que la bande originelle, de nouveau spatialisée, s’efface progressivement, j’improvise au Disklavier en suivant les esquisses de Nono. Via l’utilisation de delays et d’aléatoire, chaque zone du clavier déclenche des réponses électroniques imprévisibles, formant une nouvelle bande sur laquelle je réagis à nouveau, dans une boucle créatrice. À mesure que la matière sonore se raréfie, et que l’acoustique devient de plus en plus réverbérante, les derniers clusters de la bande originelle de Nono émergent du piano via un transducteur placé au contact de la table d’harmonie, que j’actionne depuis la pédale tonale. Je réponds à ces sons bruités en ayant recours à des techniques étendues : coups discrets sur le bois et le cadre en fonte, glissades silencieuses sur les touches, frottements sur les rivets… Sur un ultime cluster, la lumière décroît et le silence s’installe, à peine troublé par les ultimes crépitements de la bande.

Lors de la restitution publique du 30 octobre 2025, nous avons proposé deux versions : la première avec les auditeurs disposés en cercle autour du piano, chacun occupant une position d’écoute fixe ; la seconde en incitant le public à se déplacer librement, permettant à chacun de s’approprier à sa manière l’idée d’« écoute spatiale ».

Partie 2 - mars-avril 2026 - Nono fait son cinéma

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Johann Vacher / Benjamin Gueit / Joran Juvin,
Version filmée de
SOS (in) ambisonics 

Tournage : mars 2026
Montage : avril 2026

Piano et conception du projet,
Johann Vacher

Réalisation de l’informatique musicale, co-création, captation sonore et mixage,
Benjamin Gueit

Ecriture, effets visuels, captation visuelle, montage et réalisation,
Joran Juvin

Avec le suppport de la HEM Genève 

Peu de temps après avoir assuré la création de notre réécriture de la pièce de Nono, Benjamin et moi avons reçu l’enregistrement audio ainsi qu’une captation vidéo-témoignage en plan fixe. J’ai immédiatement ressenti une certaine frustration face à cette dernière : l’image ne rendait absolument pas compte de tout notre travail de spatialisation, et n’incitait pas le spectateur à saisir les enjeux de cette réappropriation de l’œuvre originelle. J’ai rapidement éprouvé le besoin de remettre l’ouvrage sur le métier afin d’y apporter une nouvelle dimension visuelle, capable d’entrer en dialogue avec le sonore, tantôt pour l’expliciter, tantôt pour le problématiser.

J’ai alors contacté le cinéaste Joran Juvin, avec lequel j’avais eu l’occasion de collaborer quelque temps auparavant sur une production de la compagnie Vertiges Lyriques. La musique de ce spectacle était pourtant très classique — une version revisitée de Carmen de Bizet pour quatre voix et piano — mais Joran était parvenu, en très peu de temps, à construire un univers visuel original grâce à une vidéo stylisée projetée en arrière-plan de la représentation. Celle-ci participait pleinement à la relecture contemporaine souhaitée par Pierre-Alain Four, metteur en scène et auteur de cette adaptation.

Lorsque j’ai engagé Joran sur SOS (in) ambisonics, j’imaginais d’abord mettre l’accent sur une représentation visuelle de la spatialisation : jeux d’angles de caméra, surimpressions, multiplications des points de vue. Je pensais également réaliser la captation en direct, dans la mesure où une partie essentielle du projet repose sur l’écoute spatiale et l’improvisation, impliquant une réaction immédiate à la matière sonore. Joran m’a cependant très vite ramené à la réalité matérielle du tournage : avec le budget dont nous disposions, il était impossible de travailler avec plusieurs caméras et autant d’effets visuels. Il a alors proposé une autre méthode : tourner seul, en réalisant plusieurs prises d’un même enregistrement sur lequel je jouerais en playback. J’ai accepté cette idée en me disant que, n’étant ni cinéaste ni artiste visuel, je devais lui faire confiance.

Je me suis donc préparé au tournage en apprenant par cœur ma synchronisation avec la bande de Pollini, puis en fixant autant que possible mes interventions improvisées. J’ai également travaillé l’interprétation physique de la musique afin de préserver une impression de spontanéité. Dans le même temps, Joran et moi élaborions différentes stratégies de captation pour chaque séquence, tout en cherchant à faire émerger une forme de récit susceptible de maintenir l’attention du spectateur tout au long du film. Cet aspect dramaturgique, encore seulement esquissé dans ma réinterprétation de la pièce de Nono, est devenu central dans sa transposition à l’image, et je remercie Joran pour toutes les idées qu’il a apportées à ce sujet.

Le tournage s’est déroulé sur deux jours. La matinée du premier jour fut consacrée aux essais de microphones et à l’enregistrement de la pièce sans caméra ; l’après-midi aux essais lumière puis aux premières prises de vue. L’essentiel de la captation a eu lieu durant la deuxième journée. Benjamin m’accompagnait de nouveau pour l’enregistrement sonore et la réalisation informatique, tout en assistant Joran pendant le tournage. La synchronisation avec ma propre version de l’œuvre a représenté un véritable défi, malgré ma préparation, car le tempo de cette pièce demeure extrêmement mouvant, ponctué de respirations et de nombreux points d’orgue. De plus, certaines de mes parties improvisées n’ont pu être véritablement fixées qu’après les premières expérimentations sonores réalisées sur place : la réponse acoustique de la salle, combinée à la spatialisation et à l’électronique, m’a conduit à modifier plusieurs de mes intentions initiales. Malgré ces difficultés, nous sommes finalement parvenus à tourner l’ensemble des plans souhaités au terme de ces deux journées.

Un important travail de post-production a ensuite été nécessaire pour trier, synchroniser et monter les différentes prises. C’est à ce moment-là que le film a pris forme, et que j’ai vu apparaître un objet artistique s’éloignant progressivement de mes intentions initiales — mais pour le meilleur. Le film de Joran respecte profondément mon projet : c’est bien ma nouvelle version de la pièce de Nono qui en constitue le cœur. Pourtant, il n’apporte pas tant une illustration de la spatialisation — alors même que c’était le point sur lequel je pensais vouloir insister — qu’une dimension narrative. Le film met en scène un pianiste confronté à une étrange machine sonore, peut-être manipulée, par une figure inquiétante qui apparaît à des moments clés. La machine est-elle amie ou ennemie ? Le propos demeure volontairement à la frontière de l’abstraction, laissant à chacun la possibilité de l’interpréter à sa manière. Une chose est certaine : avec ce film, la pièce de Nono n’est plus seulement sur bande. Elle est aussi sur pellicule.

Merci à la HEM Genève qui a hébergé l’enregistrement et le tournage du film
Le travail de Joran Juvin est visible sur son site internet : https://joranjuvin.myportfolio.com/ 

Joran Juvin
Copyright Cyril Masson